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Bruno Sellenet, extrait de PARCOURS, février 2017

             Âpres visages, âpres vérités

 

Je dirai la dureté des visages, malgré le diaphane de la peau-parchemin froissée par votre créateur pour mieux signifier votre fragilité. Elle ne réside pas dans la gueule cassée, dans la maigreur squelettique, elle est tout entière dans le cri des yeux, paupières closes ou œil grand ouvert, qu'importe !

           

Je dirai la fêlure du regard dans ce face à face avec l'insoutenable humanité d'une condition désarmante que nous partageons à l'heure de l'évidement généralisé du sujet humain dans la grande folie de l'Histoire, à cette heure fatidique, dis-je, où l'humanité est en mesure de s'autodétruire, où la marche vers l'abîme attire encore tous les yeux éplorés.

           

Au ciel ? Lèvent-ils le regard au ciel ? Vers le spectateur ? Croisent-ils son regard comme pris à témoin, convié à une prise de conscience ?   « Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère » semble être le message baudelairien de cette étrange mise en scène, vêtements-oripeaux de noblesse sur fond de nuit noire pour qu'éclate la pâleur des crânes en entêtant tête à tête avec le visiteur !

 

Je réitère ma référence. Les Fleurs du Mal forme un titre moderne vieux de deux siècles qui conviendrait tout à fait à cette fraternité avec ce que nous peinons à nous avouer que nous sommes. Les œuvres ne sont plus des sonnets à la métrique parfaite, mais des dessins qui offrent leur bouquet de fleurs amères, une à chaque fois, l'individu est isolé, dans une solitude délimitée, qui le sépare de l'autre oeuvre où se rencontre une autre solitude, et le procédé pourrait se répéter à l'infini...

 

Car nous n'avons pas affaire à des portraits, à des caractères, à des typologies, mais à des êtres dans toute leur vulnérabilité, à l'irréductibilité de l'être seul dans son mal-à-être, dans sa souffrance que nous partageons, sort commun, destinée maudite: la seule issue semble résider dans la conscience partagée.

 

Tous ces âpres visages ne sont troublants que parce qu'il y a de l'impudeur dans l'offrande, sans que le corps soit dévoilé, nous invitant soit à l'effroi et à la fuite, à rejeter l'idée saugrenue que l'univers que le peintre contient puisse être notre univers, l'image notre reflet dans le miroir, soit à affronter ce qui s'offre à la vue, à le soutenir, oserai-je dire, à un peu d'empathie, comme un premier pas vers notre humanité, dérisoire, mais réconciliée ?

 

Il en est de certaines peintures comme de certaines vérités, pas toujours jolis à voir, rarement agréables à entendre, mais inévitables, cruciales.

 

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