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Fernand Soual, extrait de PARCOURS, février 2017

            Terre calcinée

 

            Terre calcinée sous ciel gris. Ou peut-être devrais-je dire terre à ciel, ciel à terre du grisâtre où percent parfois le sang de nos épopées, le bleu de nos espérances, et la pourpre de nos rêves. Je suis de la tribu du fin fond, issue des entrailles de la terre, et depuis que l'hiver sévit avec ses ères glaciaires, nous traversons les contrées à la quête d'un archipel de printemps. Je suis de la tribu des sans noms, et j'ignore quand cessera l'errance...

 

            _ Misérable insecte, tu n’entends déjà plus la voix de source, celle qui remontait de ton être et scrutait le monde, celle qui toujours pensait détenir en toi un peu plus qu’une miette parmi les miettes, mais, à la lettre, un fragment du cosmos ! Je t’ai appelé insecte pour piquer ton orgueil, je sais que tu aspires à de grandes destinées, encore faut-il les tracer, petit humain !

 

            _ Comment tracer notre trajectoire, quand je vois la poussière de ma tribu disséminée par les chemins ? C'est le temps des cendres...

 

            _ Balayés les peuples, et la lutte des classes, que restera-t-il de ta petite tribu exotique quand elle ira se fracasser sur les récifs du grand désordre mondial, expert dans l’art de pulvériser les patries en poussières d’atomes, et dans leur chute, nulle rencontre ? Drapé dans ta mélancolie, tu ne trouveras nul horizon pour ta superbe, ou la parade du spectacle pour seule vision, rivé à la marchandise pour alphabet, allez, monte à présent une tente en kit, finis les abris pour rêveurs en mal d’aventure !

 

            _ Comment, oui, comment tracer l'impalpable ?

 

            Dans notre périple, nous étions légion en marche, au pas cadencé. Un jour pourtant, le rythme de notre itinéraire qui martelait la glaise se fit insupportable à mon corps. Je sentais pour la première fois que je ne marchais pas à mon propre pas, ce temps collectif n'était plus le mien, il nous amènerait tous vers d'autres périls, d'autres frimas. Je ne veux plus...

 

            _ Tu resteras insecte, si tu n’entends pas le double appel que je te lance : « fais ce que tu peux », opiniâtre, obstiné, tu croiseras autant d’alliés que d’ennemis, mais « quand tu dis « je », sache interpeller le « nous » », le pouls de l’universel ! Va, et qui que tu sois, laisse-moi encore te souhaiter cent épreuves du feu ainsi qu’une goutte d’eau réparatrice, et que ton art ne s’écrive ni dans les arcanes des tribus ni dans la mort des musées mais dans la conscience de la vie partagée. En route !

 

            Ma tribu s'est égarée. Mais je saurai trouver les îles des autres à rencontrer pour écrire mon histoire. Je crois moins désormais en l'inscription des traditions, en l'envol des mythes, qu'à mon propre destin. Je ne veux plus écrire magie blanche ou magie noire. Je veux graver ma vie comme une signature. Elle est partout en moi et hors moi, peut-être même dans cette petite silhouette noire que je devine au loin, que je vais rejoindre, et qui infléchira à jamais mon parcours pour en faire le sentier du chiffre deux.

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