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La lueur, extrait de Le poème, la table, la lueur (à la croisée d'Il y a des choses que non de Claude Ber)

La lueur

 

            C'était l'éclair. Le foudroiement soudain. L'éclat. Dans l'épaisseur du soir. Notes après notes. Carnet de guerre pour Alexandre. Des fragments, des surfaces émergées d'une histoire engloutie, des strates où rien ne s'efface, tout surgit, dense, abrupt. Ouvrage du poète résistant. Son combat ne visait qu'à faire advenir l'avenir. Un futur meilleur, plus doux, où il ferait bon échanger à nouveau des paroles de cet essentiel « sans cesse menacé ».

 

            La poésie ainsi est une arme chargée de tout le silence du vécu : vérité sur l'angle brisé d'une éthique de vivre.

 

            Dans l'Isle-sur-Sorgue, il y avait une petite lueur, fragile, que rien, pourtant, ne parvint à éteindre. Au cœur de l'horreur, de la guerre. L'espoir malmené. Qui pouvait s'étioler parfois : « Je vois l'espoir, veine d'un fluvial lendemain, décliner dans le geste des êtres qui m'entourent. Les visages que j'aime dépérissent dans les mailles d'une attente qui les ronge comme un acide. Ah, que nous sommes peu aidés et mal encouragés ! La mer et son rivage, ce pas visible, sont un tout scellé par l'ennemi, gisant au fond de la même pensée, moule d'une matière où entrent, à part égale, la rumeur du désespoir et la certitude de résurrection. »

            Ainsi, la confidence du capitaine Alexandre en son carnet de poète se faisait espace secret. Il savait combien en une époque de ténèbres, telle lueur, fugace, était à préserver !

 

            S'écoule la rivière, tour à tour calme ou impétueuse, comme le tempérament de ses hommes ...

           S'écoule, dans son débit tantôt rapide et vif, telle la langue du poète contrarié, irriguant l'espace, rafraîchissant la nuque à l'instant du repos, ô fleuve synonyme des épreuves de l'humanité !

            Il faut en temps de survie, se débarrasser du superflu, de ce qui entrave, pour ne garder que le strict nécessaire, le vital. J'ai imaginé, en convive venu tard, le déjeuner sur l'herbe des combattants de l'ombre, repas frugal mais revigorant, où les moqueries bienveillantes et les traits d'esprit savoureux s'échangent, vrai festin à préserver, à sauver des occupations de l'obscur !

 

          À recopier les formules les plus belles, j'ai élu ma demeure en elles, foyer du verbe, maison meuble où reprendre son souffle, car rien n'est à ajouter ou à retrancher, mais tout doit être dit à nouveau en une langue simple, vigie, toute tournée vers le poème comme un refuge, un obstacle à la veulerie du temps...

 

           Qu'hommage soit ici rendu à René Char. Parmi ses héritiers, dont aucun ne réclame de filiation, je n'ai retrouvé ce sens du noyau, incandescent. C'est lui qui marque sa signature. À ce sésame, la poésie n'est plus jeu spirituel mais affaire d'engagement. À écouter certains contemporains, elle passerait encore pour ornementation, raffinement, il ne serait à nier que la parole est précieuse, mais observons surtout qu'elle embarque, qu'elle implique. La vie est une lectrice impitoyable. Ça passe ou... D'expérience, l'écriture ne tient qu'à un fil, si ténu.

 

            « Résistance n'est qu'espérance. Telle la lune d'Hypnos, pleine cette nuit de tous ses quartiers, demain vision sur le passage des poèmes. » écrivit le grand passeur dans sa prévoyance, préfigurant peut-être, après d'âpres luttes contre les atrocités barbares, la paix que l'on n'attendait plus...

 

            Si Hypnos a relâché son emprise, si l'espérance s'est muée en sérénité parfois, les tourments ne sont pas tous évanouis, et témoin de cette prolongation du combat, la parole, cette moitié du geste, dont l'autre possède également le sens, rappelle que toujours, sauf reniement, la fidélité à notre humanité, avec son incomplétude, sa dimension inachevée d'intention, de tension, fera reculer encore l'empire des ténèbres...

 

            C'est le cœur de la pensée, à proprement parler, humaniste. Le centre névralgique. Une parole qui ouvre, et une vie qui tâche d'en être digne. En ces fragments disparates. Éclats dispersés de conscience. Et derrière, une présence ou une absence. La clé à vif de la langue. Le revers ou l'étui du verbe. Loin de s'acoquiner avec le pire, la poésie sème ces graines... S'élève le chant plus vaste des impossibilités congédiées d'un revers de la main, comme une clarté invitée, obstinément surgie, à force encouragements et exhortations du capitaine, laissant s'envoler des nuées d'oiseaux disséminant par les cieux leurs messages d'espoir d'une ère nouvelle, où triompherait la lumière ! C'est qu'il y a place au creux de l'écrit pour une main tendue vers l'immense ou l'infime, le murmure ou la clameur, tant l'éphémère que l'absolu...

           

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