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Bernard Noël, l'écrivain du corps

          Le texte liminaire qui accompagne nombre de livres écrits par Bernard Noël marque deux dates clés (1958, 1969) dans l’écriture de ce dernier qui, par ailleurs, préfère situer son activité poétique en dehors des repères autobiographiques : « Bernard Noël est né le 19 novembre 1930, à Sainte-Geneviève-sur-Argence, dans l’Aveyron. Les évènements qui l’ont marqué sont ceux qui marquèrent sa génération : explosion de la première bombe atomique, découverte des camps d’extermination, guerre du Viêt-Nam, découverte des crimes de Staline, guerre de Corée, guerre d’Algérie… Ces évènements portaient à croire qu’il n’y aurait plus d’avenir. D’où un long silence, comme authentifié par un seul livre, Extraits du corps, 1958. Pourquoi je n’écris pas ? est la question sans réponse précise qui équilibre cette autre : Pourquoi j’écris ? devenue son contraire depuis 1969. Cet équilibre exige que la vie, à son tour, demeure silencieuse sous l’écriture, autrement dit que la biographie s’arrête aux actes publics que sont les publications. »

          L’auteur du Château de Cènes qui fit l’objet d’un procès pour outrage aux mœurs, enclin plutôt à penser que le monde contemporain fait un outrage aux mots, fût le premier à exprimer qu’au temps présent des « grands communicants », la censure prenait une forme plus subtile, ne pouvant plus s’attaquer à la liberté d’expression, puisque tout semble pouvoir se dire, elle devint sensure orthographiée avec un s initial pour nous aliéner notre liberté de penser, et désigner la privation de sens, dépassant la simple censure orthographiée avec un c initial qui n’aurait pour conséquence, comme il le souligne dans La castration mentale, que d’amplifier la résistance significative de la poésie : « « La censure s’attaque à la liberté d’expression, mais elle ne peut rien contre la liberté de penser. Elle coupe l’identité entre l’intériorité et l’extériorité en suscitant un double langage, qui pervertit le rapport à l’Autre et le lien social. Toutefois, comme sa contrainte est manifeste, elle excite la résistance de ceux-là mêmes qu’elle opprime et décuple leur force. » Dans Le sens la sensure, il revient sur ce tour de passe-passe : « Notre époque se prétend celle des moyens de communication, c’est un abus de langage. Les moyens de communication sont théoriquement fondés sur l’absence de censure. La liberté d’information est leur critère. En réalité, l’inflation des nouvelles ruine toute la mise en perspective de l’information : tout y devient égal, et bientôt également indifférent. » Dès lors l’écriture poétique, dans son agencement des mots sur la page, sera réhabilitation du sens, des sens dans tous leurs possibles polysémiques, dans toutes leurs sensuelles scriptions que le mystère des formules cryptées, secrètes, fait de la parole de l’auteur des Extraits du corps l’alliée d’un intense silence : « à vif enfin / l’énigme est un creux / où les mots se ravivent / on va on vient / et c’est la même chose qui niche dans la gorge / impossible à cracher »

          Ce langage au plus près du corps sera la physique même de la poétique que Bernard Noël déploie au fil de ses publications, au plus près du souffle, du rythme, de la respiration, comme l’analyse Stefano Agosti dans sa postface, faisant de « La Chute des temps et le sans-fin du discours » la remise en jeu des poèmes inauguraux des Extraits du corps : « Ce n’est pas tout. Les mots ayant trait à la corporalité se trouvent associés non seulement aux éléments tirés du champ sémantique du langage, mais aussi à ce qui précède le langage : le souffle, la respiration qui préside à la pulsion phonatoire de la bouche et de la langue (« bouche » et « langue » sont deux mots-pivot du poème, et même, on peut le croire, de l’opération poétique en général de Bernard Noël). Lieu de convergence de toutes les pulsions, la cavité buccale finit ainsi par se poser comme le centre opératoire du Sujet, où celui-ci aboutit à l’étrange expérience d’une symbiose entre le corps et les mots.

         Mais le corps corporel (le corps charnel) n’a pas de mots : il ne parle qu’à travers la souffrance, le cri et le symptôme. Seul le corps symbolique est pourvu de parole : et toutefois cette parole n’a pas cours dans le langage institutionnalisé. Elle réside dans ce plus-de-langage qu’est par exemple le rythme, ou bien dans ce moins-de-langage qu’est le bruissement informe qui accompagne le sans-fin du discours. C’est en se déployant entre ces deux extrêmes que La Chute des temps nous offre les véritables « extraits du corps » (les Extraits en titre relevant encore d’une expérience en dette envers le surréalisme), dans lesquels il sera légitime de lire toute la force, la nouveauté et la nécessité du poème. »

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