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Henri Michaux, le double imaginaire

               Dans son article du Dictionnaire universel des littératures, J.-C. Mathieu présente ainsi la poésie du créateur de Monsieur Plume : « Inventive, déroutante, mais ancrée au creux de nos malaises, l’œuvre d’Henri Michaux se multiplie agilement d’exorcismes rageurs en saynètes humoristiques, de carnets de voyage en parcours éprouvants à travers la drogue ; si diverse soit-elle, sa vérité se fonde pourtant dans un attachement constant à un sentiment porteur : « un écrivain est un homme qui sait garder le contact, qui reste joint à son trouble, à sa région vicieuse jamais apaisée ». Les yeux bien ouverts sur la peur, la fatigue, les monstres nés du néant, l’intenable situation entre les affres du dedans et les agressions du dehors, ce magicien subtil, cet observateur survolté des « microséismes », cet humoriste anxieux, a retourné la faiblesse de l’être en ressources inépuisables pour l'écriture. Quand son « sens du manque » lui révèle l’évidemment de son être « né troué », il va, avec une endurance rusée et une santé à toute épreuve, infuser à son écriture l’énergie du vide, et la lancer « nerveusement » contre le style et les genres, qui pétrifient l’imprévisible mobilité des passages : « Signes, symboles, élans, chutes, départs, rapports, discordances, tout y est pour rebondir, pour chercher, pour plus loin, pour autre chose. » »

           Son œuvre ainsi aiguillonnée par le désir d'un tel savoir, en sera l'inlassable expérimentation du sujet mis à l’épreuve par l'invention de l'autre, permettant d'écrire pour se parcourir, fut-ce dans la verve rabelaisienne du langage pour mieux percer le « grand secret » de l’être, comme il s’y exerce avec malice dans « Le grand combat », poème du recueil dont le titre, à lui seul, témoigne de cette quête, Qui je fus, 1927 : « Il l'emparouille et l'endosque contre terre ; / Il le rague et le roupète jusqu'à son drâle ; / Il le pratèle et le libucque et lui barufle les ouillais ; / Il le tocarde et le marmine, / Le manage rape à ri et ripe à ra. / Enfin il l'écorcobalisse. / L'autre hésite, s'espudrine, se défaisse, se torse et se ruine. / C'en sera bientôt fini de lui ; / Il se reprise et s'emmargine... mais en vain. / Le cerceau tombe qui a tant roulé. / Abrah ! Abrah ! Abrah ! / Le pied a failli ! / Le bras a cassé ! / Le sang a coulé ! / Fouille, fouille, fouille, / Dans la marmite de son ventre est un grand secret / Mégères alentour qui pleurez dans vos mouchoirs ; / On s'étonne, on s'étonne, on s'étonne / Et vous regarde, / On cherche aussi, nous autres, le Grand Secret. »

              Cet autre en soi, ce sera donc le double imaginaire, Plume, ce « cobaye », « observé dans ses réactions à divers milieux », personnage qui permet à son auteur d’exprimer son regard critique, pour subvertir lois et normes, dès le premier chapitre d’Un certain Plume : « Un homme paisible », I : « Étendant les mains hors du lit, Plume fut étonné de ne pas rencontrer le mur : « Tiens, pensa-t-il, les fourmis l’auront mangé… » et il se rendormit. / Peu après, sa femme l’attrapa et le secoua : « Regarde, dit-elle, fainéant ! Pendant que tu étais occupé à dormir, on nous a volé notre maison. » En effet, un ciel intact s’étendait de tous côtés. « Bah, la chose est faite », pensa-t-il. / Peu après, un bruit se fit entendre. C’était un train qui arrivait sur eux à toute allure. « De l’air pressé qu’il a, pensa-t-il, il arrivera sûrement avant nous » et il se rendormit… »

             Le poète conviera également « les animaux fantastiques et les mœurs de pays imaginaires décrits en marge du discours zoologique et ethnologique » ainsi que « l’observation comparée des effets désorganisateurs, expansifs, des drogues (Misérable miracle, L’Infini turbulent, Connaissance par les gouffres) », et il poussera jusqu’aux extrêmes limites « cette auscultation obstinée de l’être psychique ». « S’éprouvant dans son rapport à l’espace, Henri Michaux voyagera comme il écrit, « pour en sortir » ; en 1920, un tour du monde comme matelot – « ce qui est mien, c’est la mer indéfinie » - puis de 1927 à 1933 l’Équateur (Ecuador, 1929), la Turquie, les Indes et la Chine (Un barbare en Asie, 1933) : « Il voyage contre. Pour expulser de lui sa patrie, ses attaches de toutes sortes. » Si les pays imaginaires, dans Voyage en Grande Garabagne ou Ici, Poddema, ne suffisent pas au « dégagement », c’est la peinture qui se révélera l’ultime recours contre les mots, ces « collants partenaires » »... Sa démarche d'ouverture à cet art est exprimée, dans Face aux verrous, 1954, où il relate sa volonté d’atteindre l’expérience d’un autre langage par ce moyen :  « les mots, eux, venus après, après, toujours après… et après tant d’autres. Me libérer, eux ? C’est précisément au contraire pour m’avoir libéré des mots, ces collants partenaires, que les dessins sont élancés et presque joyeux, que leurs mouvements m’ont été légers à faire même quand ils sont exaspérés. Aussi vois-je en eux, nouveau langage, tournant le dos au verbal, des libérateurs. » (Henri Michaux, Postface de Mouvements) Instrument à l’emprise tyrannique, la langue représente alors pour l’auteur un carcan dont il veut se déprendre. Afin d’exprimer ses mouvements intérieurs, il prône donc une écriture différente qui sache « tourner le dos au verbal », qui ne soit pas affectée par l’usage. Dès lors, la forçant, la parole personnelle d’Henri Michaux s’attaque à l’arbitraire du signe, cette relation imposée qui existe entre lui et le référent. Pour faire advenir cette réalité qui n’est pas simplement le réel, mais au contraire toute l’étendue de cet autre domaine qu’est « l’espace du dedans », le poète tend à se débarrasser de ces fameux « collants partenaires » pour façonner un langage qui fait fi des oppositions schématiques rationnel/irrationnel, réel/imaginaire. Poussant plus loin encore l’expérimentation, l’artiste s’est alors totalement libéré de ces derniers pour se risquer au dessin d’un alphabet des ténèbres, dans des gestes de joie qui l’ont rendu plus léger de leur poids, les dépassant : « Gestes du défi et de la riposte / et de l’évasion hors des goulots d’étranglement / Gestes de dépassement / du dépassement / surtout du dépassement / (pré-gestes en soi, beaucoup plus grands que le geste, visible et pratique qui va suivre) » (Mouvements dans Face aux verrous). Henri Michaux donc, toujours « double imaginaire » dans son champ d’expérience, à la fois poète et peintre, peintre de la poésie ou poète de la peinture…

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