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René Char, le capitaine Alexandre

          Le sens aigu de la portée du langage, l’héritage du parcours en comète d’Arthur Rimbaud, la fréquentation des mots de foudre d’Hölderlin, la pensée des matins des possibles retrouvés dans la lecture des Présocratiques et de Friedrich Nietzsche, ont enraciné le verbe de René Char dans son site, L’Isle-sur-Sorgue, où il naquit en 1907. Sa Provence fondatrice de ses paysages et de sa géographie, se voit parcourue, selon son vocabulaire, de l’opposition entre la « paroi » et la « prairie », d’où émergent les eaux matricielles de la Sorgue, telles que décrites dans son poème « Les premiers instants », dans son recueil La fontaine narrative : « Nous regardions couler devant nous l’eau grandissante. Elle effaçait d’un coup la montagne, se chassant de ses flancs maternels. Ce n’était pas un torrent qui s’offrait à son destin mais une bête ineffable dont nous devenions la parole et la substance. Elle nous tenait amoureux sur l’arc tout-puissant de son imagination. Quelle intervention eût pu nous contraindre ? La modicité quotidienne avait fui, le sang jeté était rendu à sa chaleur. Adoptés par l’ouvert, poncés jusqu’à l’invisible, nous étions une victoire qui ne prendrait jamais fin. »

          Son premier recueil, Les Cloches sur le cœur en 1928, s’inscrit d’abord en épitaphe au père mort en 1918, creusant une mélancolie où se fondent les désirs, puis la fréquentation de Paul Éluard et d’André Breton achèvera de transformer cet attachement empreint de nostalgie en nouvel élan. Entre 1930 et 1934, René Char reporte son tempérament révolté sur le « feu compagnon » des Surréalistes, écrit avec ses deux amis, au fil de promenades vauclusiennes, Ralentir travaux, et rassemble dans Le Marteau sans maître les traces de cette traversée. De l’expérience surréaliste qui ne prend pas à ses yeux vraiment la mesure de la menace nazie, le poète conscient des enjeux de son temps, tire le bilan provisoire dans Moulin premier, en 1936 : refus de l’automatisme, de l’errance imaginaire, acceptation de l’inespéré de la rencontre. Les cieux se noircissent à l’approche de la guerre dont témoigne Placard pour un chemin des écoliers qui évoque en contrepoint les tableaux d’une enfance buissonnière et le martyre des enfants espagnols, ainsi que Dehors la nuit est gouvernée où retombent les espérances du Front populaire à la lutte dans une nuit qui déjà s’installe !

         Quand éclate la Seconde Guerre Mondiale, René Char passe des forêts d’Alsace aux rochers de Céreste dans les Basses-Alpes, emprunte le nom de code de Capitaine Alexandre, en entrant en Résistance, combat qu’il relate dans des fragments au propos si ramassé intitulés les Feuillets d’Hypnos où apparaissent l’affrontement de la mort, de « l’amitié fantastique », de la régression vers la vie primitive de la « France-des-Cavernes », de la nuit qu’éclaire seule la bougie de Georges de la Tour… Ces 237 éclats qui seront publiés grâce à l’amitié d’Albert Camus, a posteriori, le géant dissident en parle ainsi dans une phrase nette, définitive : « Ces notes marquent la résistance d’un humanisme conscient de ses devoirs, discret sur ses vertus, désirant réserver l’inaccessible champ libre à la fantaisie de ses soleils, et décidé à payer le prix pour cela. » La paix reconquise, René Char retrouvera la douceur d’une Sorgue où le visage d’Yvonne Zervos s’y reflète, incarnation d’une fraîcheur vitale, et menant désormais une vie moins publique après 1950, le poète continuera de tisser des relations privilégiées avec ses « alliés substantiels », libérant une parole à nouveau ardente du défi de l’amour faisant reculer le seuil de la mort… Langage contracté par une éthique d’exigence, vers libres au fil des marches menées, notes sur le fil de la Résistance, exaltantes déclarations de l’être, toutes les formes que revêtit son écriture d’envergure restituent le même sentiment de « soulèvement » et d’assentiment à une vie « requalifiée » !                   

            « Diamant et sanglier », « rose et éclair » : de telles alliances de termes illustrent en tensions, en intensités de court-circuit, la prodigieuse énergie qui parcourt les hautes terres poétiques de ce géant protecteur du XXème siècle. De l’obscur de son hermétisme rayonne la lueur de ses formules, du laconisme exprimé dans des aphorismes sans surplomb moralisateur émane la chaleur d’une voix puissante qui s’est toujours refusée de se résumer au « simplificateur claquemuré » dans lequel les ténèbres des totalitarismes, contre lesquels il a lutté, auraient voulu le réduire. La part d’absolu de la langue du poète condensée à l’essentiel a pour envers l’écoute attentive, la tendresse avec laquelle il a porté attention à la vie et à la nature, jusqu’à sa forme la plus infime, ainsi toute métaphore à travers son écriture se trouve élargie dans son existence. En partisan d’une « commune présence » partagée avec le genre humain, il a scellé par l’énigme de sa parole au cœur du présent, fût-il tragédie ou bonheur, une part de merveilleux et d’inconnu, nous guidant par cet « en-avant » qui à la fois interroge et libère !

 

(Dessin de René Char, dit Capitaine Alexandre, à Céreste, en 1944)

 

 

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