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Chroniques musicales (17) : WATT de Bertrand Belin

Chronique musicale (17) : WATT de Bertrand Belin

 

SO WHAT ? WATT ! « Et quoi d’autre ? », pourrait lancer le Prince des Ténèbres, Miles Davis, au Chanteur Énigmatique en personne, Bertrand Belin, qui lui déclinerait toute la polysémie irréductible autour du mot-sésame de son dernier album magnifique : « WATT ! ». Question que lui retourne d’ailleurs avec malice un autre artiste, et non des moindres, le bien-nommé Rodolphe Burger, amateur également de bons mots rendant ici hommage aux voyages musicaux et aux envolées poétiques de son alter ego car les deux compères partagent ainsi ensemble leurs aventures exploratrices d’ailleurs dans l’espace, le temps jusqu’aux origines de l’art : « Le Colorado / Le Congo / L’Escaut / Chapeau » ! Chapeau bas donc, Monsieur Bertrand Belin, dont les formules initiales de ce même titre éponyme d’une nouvelle carte du jeu/je pour tous les inconnus en personne entre banalité du quotidien, anonymat de la foule et rencontres en éclats de miroirs, masques et visages divers, multiples, multitude en soi, en l’autre, aux autres auxquels s’adresse toute l’apogée d’une démarche artistique entre chansons, poèmes, récits, théâtre, danse et musique, depuis le plaisir insolite de l’enfance à la phonation des premiers vocables comme des univers inconnus à découvrir jusqu’à la saveur non moins incongrue de la maturité toute à la profération du moindre terme définitif, passé au tamis en pépites à trouver et à mettre dans la pleine lumière de son articulation, entre tessiture de la voix, texture du texte et pure matière sonore : « Debout / Dans la lumière / J’articule »…

Alors comment comprendre le nouveau mot de passe ? « What ? » : interrogation sans cesse relancée jusque dans l’insondable absence de réponse ? Référence via un roman de Samuel Beckett à l’univers absurde et tragique jusqu’au non-sens déchirant ? Ou « Ouate » étoffe cotonneuse de cette matière énigmatique des paroles auscultées ? Ou encore énergie décuplée des « Watts » qui sortent des enceintes ? Il faut croire que derrière la pluralité des perspectives en jeu de pistes pour une enquête sans résolution finale, c’est tout un art poétique que révèle désormais l’instigateur Bertrand Belin, à la fois traducteur du mystère et gardien des clés, comme si du dérisoire même de toutes ces questions sans réponses, il puisait alors la puissance potentielle de la musique secrète que chacune, chacun porte en elle-même, en lui-même, et faisait de nos risibles amour(s) ordinaire(s), par-delà le surplomb moralisateur, une œuvre aussi ancienne que novatrice qui de l’éthique d’une force à travers l’esthétique d’une forme, ni bien ni mal, résonne en invitation à nous de jouer, appel tragi-comique, créatif, créateur, tant à un surpassement nietzschéen : « Deviens ce que tu es » que, pourquoi pas, et malgré le goût si cher de l’auteur pour le cryptage, à une tentative spinoziste de saisie lucide et bienveillante d’un sens à trouver tout de même : « Ni rire, ni pleurer, ni haïr, mais comprendre », un salut pour le moins envisagé dans ces épousailles impossibles en dehors de l’écoute mutuelle d’un artiste et de son public : « J’épouse ma forme / Tu épouses ta forme / Ni bien ni mal / Ni bien ni mal / À nous » !

Ce sont alors des myriades de métaphores derrière des images tour à tour populaires ou philosophiques telles des cordes tendues entre cette concrétude d’une sagesse du peuple et cette abstraction d’une sagacité aristocratique, qui dessinent les deux fronts, le double visage de l’artiste, sans duplicité pourtant, mais semblant n’avoir jamais tranché entre l’apparente simplicité des paroles d’une chanson de Jacques Prévert et la réelle densité des profondeurs d’un poème de Stéphane Mallarmé, un véritable pari poétique, entre aporie en soi et postulat vers les autres, que L’inconnu en personne reformule entre constat quotidien et équation mathématique : « Je n’ai pas connu en personne / Les inconnus en question ». Et si Bertrand Belin se dépouille autant dans ce dernier disque qu’il ose le fard de se mettre sur son 31, tout à la visée, en route pour la joie, d’atteindre La Béatitude artistique, spirituelle, ou tout simplement humaine, entre costards taillés et noms d’oiseaux, les costumes ne sont jamais assez grands, les oripeaux assez beaux, les insultes assez piquantes, et l’autodérision, paradoxalement, assez sublime, pour ne pas lancer une prière païenne comme une rockstar qui s’agenouille sur scène : « Un jour / Je serai de nouveau / À genoux / J’aurai soif d’amour / Mais ce soir / Ce soir / C’est la trêve des confiseurs » ! Invitation à revisiter son propre vocabulaire parfois comme l’alphabet de « Tes variétés / Petit cavalier » dans Rembobine, pour se livrer ainsi, tel qu’en soi-même, mais dans un Éternel Retour Sélectif à soi vers l’autre : « Tout / Le bien / Tout / Presque tout le mal », ni guide, ni disciples, dans cette énième figure artistique d’un Berger à ne jamais devenir : « Si j’avais un troupeau / J’aurais peur de le perdre / Voilà pourquoi berger / J’ai pas fait berger berger », au risque de se trouver alors Seul dans la foule qu’un refrain vient soutenir entre plainte et encouragement : « Seul / T’es pas tout seul », tout à l’étonnement parfois d’être soi-même, auteur grâce au labeur de ses propres mains d’autres demains à raviner Certains jours : « Tu m’étonnes / Tu n’es là pour personne / Tu regardes tes mains / Tu longes des ravins »… Alors dans le miroir du matin, qui suis-je ? Qui es-tu ? Qui sommes-nous ? paraît se demander l’introspectif représentant de notre condition humaine en si fragile château de sable face à une Pluie de data : « Gueule de sable / Ce matin m’a dit / Toujours habité ce cirque / Toujours été ici ». Une réponse en remède encore possible réside dans la perspective de l’altérité d’un Amour ordinaire, à travers laquelle tout à la fois l’écrivain, le poète et le chanteur, héritier également d’une poésie rimbaldienne, décuple l’écho de la formule : « Je est un Autre » : « Hier encore / Tu étais l’autre / Mais aujourd’hui / C’est l’autre / Qui est l’autre »…

 

Article avec ses liens vidéos dans la revue de poésie en ligne Recours au poème :

https://www.recoursaupoeme.fr/chronique-musicale-17-watt-de-bertrand-belin/

 

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