Féministe, subversive, avant-gardiste, jazz, rock, électro, punk, free, libre et libératrice, en dehors des rangs, des codes, des cases et autres grilles de lecture figée, dans la chanson éponyme d’un album révolutionnaire intitulé Genre Humain, la diva hors du commun s’écrie : « Soudain parachutée dans ce monde étranger / Ange au supermarché il m’a fallu danser / La java des terriens sans n’en connaître rien / Je fais un genre je fais un genre humain » ! Entre Tombé du Ciel de Jacques Higelin et Javanaise de Serge Gainsbourg, pour mieux exprimer l’étrangeté au monde, la critique du consumérisme, l’éloge de l’altérité, notre étoile au-dessus du chaos a ouvert tant de voies à explorer pour chacune et chacun, initiant ainsi autant de voix à entonner pour chanteuse ou chanteur, elle dont la liste des collaborations artistiques se révèle aussi vaste que la longévité de sa carrière personnelle multiple et multiforme… Elle reste portée cependant par sa loyauté aux siens, parmi lesquels outre Jacques Higelin, son ami de longue date, depuis leurs Chansons Avant le Déluge, en 1965, Areski Belkacem, son compagnon sur la scène et dans la vie, apportant des sonorités de musiques orientales, et dont la créativité à eux deux, si fertile, scellée dans un double album, Vous et Nous, en 1977, sonne en invitation à nouer des liens, des passages, des passerelles entre cultures et pays, ce qui fit du couple emblématique des véritables précurseurs de la « World Music », depuis Je ne connais pas cet homme, en 1973, jusqu’au récent Pick Up, en 2024, où les compositions du complice de toujours se trouvent revisitées par l’énergie saturée du duo de rock perpignanais The Liminanas.
Celle dont le courage dans l’engagement, sans néanmoins brider sa liberté, et le grain de folie dans l’expression, sans cependant perdre en lucidité, ne sont plus à prouver, au point d’avoir parfois décontenancé publics et critiques, a vu son parcours marqué par de nombreux coups d’éclats, parmi lesquels le départ tonitruant d’un concert au Théâtre du Ranelagh, en 1972, loin du trio star avec Belkacem et Higelin, armée d’une valise, traversant la scène, avant de la quitter, à l’arrière d’une moto ! Mais le premier retournement fondateur ne fut-il pas de s’honorer avec une fierté interrogative de l’insulte avec laquelle la critique, les médias, la bien-pensance, la sommèrent en définitive de se taire par ce qualificatif infamant d’anormale, délirante ou déviante ? Le cri de revendication dès son premier album solo : « Brigitte Fontaine est Folle » clame autant qu’il questionne, pour mieux briser toutes les normes dans lesquelles on a voulu figer son talent pluriel : clown, théâtre, cirque, chant, musique, littérature, poésie, etc. Et puisque la folie reste une étiquette ou un piège, elle en fera, quant à elle, un personnage ou un masque, habile subterfuge pour s’autoriser à la fois les plaisirs des fantaisies débridées mais encore les fulgurances des vérités dérangeantes, celles que l’on peine à s’avouer, et qui pourtant tranchent toujours avec la production standardisée de chaque époque face à laquelle elle a, le plus souvent, un temps d’avance, aussi détonante et étonnante qu’une formule d’Une Saison en Enfer ou des Illuminations dont elle semble une digne héritière, femme de lettres autant que femme rock, ayant, quant à elle, à parts égales, « la clé de cette parade sauvage »…
Pour preuve, bien avant les concepts de désinformation, surinformation et autres fake news, Comme à la Radio, morceau coup de poing à la dénonciation féroce des faits divers en fond sonore dont nous affublent les divers médias déjà en pointe, dans le deuxième album solo et expérimental, dès 1969, avec l’Art Ensemble de Chicago, groupe phare du free jazz américain, alternant le constat chirurgical de mise au néant : « Ce sera tout à fait / Comme à la radio // Ce ne sera rien / Juste pour faire du bruit » et le cri scalpel du cœur mis à nu : « Il fait froid dans le monde » ! Comme si à travers l’inévitable part du jeu médiatique à laquelle sa part nécessaire d’entreprise d’autopromotion à laquelle elle fut conviée, Brigitte Fontaine déclara à son tour la guerre contre la Société du Spectacle décryptée par le situationniste Guy Debord, en prise, elle aussi, avec des mécanismes de Censure à éviter, des formes de Sensure et autres évidements des sens, concept forgé depuis par Bernard Noël pour miner à son tour de l’intérieur la démolition orchestrée par l’extérieur, et pour qui sait lire entre les lignes, un engourdissement, une somnolence, un sommeil aveugle, que l’artiste féminine dont la rébellion n’a rien non plus d’une figuration, au verbe puissant si suggestif, cette magicienne aux polysémies des termes-sésames se révèle l’égale du sorcier musicien Alain Bashung avec lequel elle composa un autre album phare, en 1997, Les Palaces, celui d’un jeu de mots surréaliste où elle duettise avec l’homme aux lunettes noires, City : « Cité c’est cité »… La liberté d’interprétation entre citation en collage ou cécité les yeux grands ouverts derrière les titres des journaux ou les enseignes publicitaires de la ville traversée interroge de regards plus scrutateurs les angles morts et leurs points aveugles, d’oreilles plus averties l’orchestration du silence dans le vacarme du monde, d’une soif de sens retrouvés que le morceau final communique en liste de titres d’œuvres sublimes comme les métaphores en litanies, en prières sans fin de vies grandioses à s’accorder dans les accords de La Symphonie Pastorale…
Témoignage de cette quête d’intensité à travers le fracas de vivre et le bazar des rencontres qu’elle n’aura de cesse de chercher et dont il serait vain de citer tous les titres, tous les poèmes, tous les disques, tous les livres, en grande partie inclassables, un manifeste d’ouverture aux autres, en 2011, L’Un n’empêche pas l’Autre, peut encore s’interpréter en variation autour de la formule du Poète Voyant du dérèglement de tous les sens, plus jeune et pourtant son aîné, semblant annoncer la découverte de l’inconscient comme le miroir de l’altérité en soi-même : « Je est un Autre », inscrivant résolument la Poète Libellule dans le Vol d’un Feu en partage, celui d’un incendie de tous les sens appelé également des vœux de la dame si fière, que cela soit dans l’invitation à la galerie de portraits des Zazous et autres personnages facétieux dont elle se revendique dans l’utopie de Kékéland, dans l’érotisme de Libido, dans l’ivresse de Prohibition ou dans la découverte de Terre Neuve... Loin d’assigner à résidence, de signer et ainsi figer à une seule signification, le geste poétique de Brigitte Fontaine s’inscrit alors en geste de filiation avec Arthur Rimbaud, petit frère et père grand, ô étrange paradoxe, de celle qui n’aura de cesse de repousser les limites, déconstruire les mythes, donner une nouvelle portée aux mots, signifiants et signifiés passés outre, et aller loin, encore un peu plus loin, fidélité aux voyages dont elle s’est révélée la conteuse de l’histoire d’une de ses folies, Shéhérazade d’autres Mille-et-une Nuits où peut se rêver, s’entrevoir une humanité réconciliée où le jour de l’Occident ne serait plus la nuit de l’Orient…
Article avec ses liens vidéos dans la revue de poésie en ligne Recours au poème :
https://www.recoursaupoeme.fr/chronique-musicale-18-portrait-de-brigitte-fontaine-en-poete-prophetesse-punk/
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