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Chronique musicale (20) : Claude McKay, Lettres à un poète disparu par Lamine Diagne, Mike Ladd et Alain Damasio

Chronique musicale (20) :

Claude McKay, Lettres à un poète disparu

par Lamine Diagne, Mike Ladd et Alain Damasio

 

            « J’ai rencontré Claude McKay à travers Banjo, ce roman vibrant qui traverse le port de Marseille il y a cent ans. En le lisant, la ville changeait de visage : en sortant de chez moi, j’avais l’impression de marcher dans ses pages, au milieu des marins, des langues mêlées, des vies en mouvement. Un soir, assis au fond d’un bar de la Plaine, j’ai commandé deux verres. J’ai invité Claude à me rejoindre. Dans cette rencontre imaginaire, j’ai pris note de nos échanges. C’est ainsi qu’est née cette correspondance posthume – une tentative de faire entendre, aujourd’hui encore, la voix d’un poète qui n’a jamais cessé de nous parler. » : c’est sur ces mots que Lamine Diagne a introduit son spectacle flamboyant en hommage à Claude McKay, programmé au Théâtre des Halles, lors de cette édition 2026 du Festival d’Avignon. Sa description de la Banlieue semble découler de source de l’écriture voyageuse, nomade, cosmopolite de cette figure émancipatrice, éminemment politique, Claude McKay, donc, auteur jamaïcain-américain, personnage central du mouvement artistique de la Harlem Renaissance et créateur précurseur du retournement conceptuel d’Aimé Césaire et Léopold Senghor qui ont forgé à sa suite la notion positive de « négritude », prélude également à la réflexion sur la pensée à la fois poétique, philosophique et anthropologique d’Edouard Glissant dont son Traité du Tout-Monde en véritable ouverture aux autres et authentique éloge des formes diverses de « créolisation »…

Dans les lignes mélodiques qui s’élèvent de la flûte traversière ou du saxophone coltranien du musicien se traversent alors insensiblement tous les paysages familiers des cités dortoirs, des zones périurbaines, des banlieues périphériques, angles morts pourtant plus vifs que la morne existence, à la ville comme à la campagne, du centre-ville bourgeois, d’où émerge telle une réponse à toute forme d’exclusion, de mise au ban de la société, de réduction à l’uniforme infamie, le postulat infini partagé entre le poète fondateur et l’artiste héritier au cœur de la Cité Phocéenne, Marseille. La Ville reste le port d’attache, le théâtre à la fois intime et ouvert aux diverses cultures qui la parcourent de l’auteur de Romance in Marseille à cent ans plus tard, le chant, le slam ou le poème Banlieue à la fin du récital : « Marseille, c’est différent, Marseille, la sainte putain ouvre larges ses cuisses, offre son ventre, son antre, son port, accueille le monde dans son sein, cité bénie, lavée de sa consanguinité par cette multitude séminale grouillante de vie… » Extrait en écho aux lectures de l’amateur des romans explorateurs de la richesse foisonnante du monde contenu dans cet autre morceau de musique secrète qui unit par-delà le temps le poète disparu et le chanteur apparu, tout simplement intitulé Marseille : « Marseille, vague humaine, masse mouvante de notre chair, le lent mélange des genres et des couleurs, l’espoir d’un monde meilleur… »

Une même fibre créatrice parcourt, à fleur de peau, les nerfs tendus de l’activiste et voyageur Claude McKay porteur de messages rebelles repris, passés à témoins, au fil de ce concert en hommage, à travers les émotions vertiges du comédien et conteur Lamine Diagne, élargissant ainsi, quelle que soit l’époque, la portée universelle des combats des poètes face au chaos du monde, en engagements multiples propices peut-être à un point de bascule du « je » solitaire, en proie à l’absurde de sa condition, vers un « nous » solidaires, en révolution possible pour les contours de cet autre monde, à envisager, à souhaiter, à rêver peut-être, en reprenant le postulat d’Albert Camus dans L’Homme révolté comme une variation inspirée de la formule titre du recueil inédit, publié dans sa première traduction française, en 2026, dans la maison d’édition Hors d’atteinte : Nous qui nous révoltons : « Je me révolte, donc nous sommes. » Courage à dire, épreuve à vivre, lutte à mener, vision à tracer dans les mots en sésames d’autres univers où versifier, sans tergiverser, les versants de notre universelle humanité, sans sang versé, dans cette formule libératrice : « Nous ne rêvons pas d’un monde parfait mais nous avons la volonté de faire et d’oser. »

Fer de lance des « papiers » demandés aux poètes, selon la poésie de Léo Ferré, et osiers des « paniers » reformulés à tout un chacun, selon le jeu de mots d’Alain Damasio, permettant de préférer le fleuve du devenir perçant les « paniers » aux cartes d’identité des « papiers » figés dans un identique mortifère, figurant également dans l’album au Label Maison Bleue, témoignage de cette démarche collective à laquelle le rappeur et performeur Mike Ladd a été, lui aussi, convié, en profond éloge du devenir autrement cher à l’écrivain de science-fiction également qui trouve souvent sa substantifique pensée créative dans la philosophie vivifiante de Gilles Deleuze, dont l’invitation à ouvrir son esprit à la rencontre des autres cultures, des ailleurs si proches, des visages à la fois lointains et familiers, fait s’entrechoquer les uns et les autres pour mieux apprendre à s’aimer, nous aimer et vivre ensemble : « J’ai reçu ce choc, Claude McKay, ce Slam était juste ma façon de dire : « Je t’aime ». » Dans la forme dialoguée initiée par Claire Pernet, en 1988, à la lettre G comme Gauche de son Abécédaire, Gilles Deleuze, évoque la révolution (avortée ?) de 1968 qui n’est pas sans relation avec les engagements déjà de Harlem à Marseille de Claude McKay, et écarte un contre-sens sur le slogan un peu simplificateur de « L’imagination au pouvoir ! » donnant ainsi toute sa portée, toute sa saveur, toute sa profondeur à cette volonté de fer et d’audace commune entre poètes et philosophes révoltés certes, mais pas seulement, entre gens rebelles aussi, entre tous les gens d’un genre humain qui, à certains instants, s’engagent alors dans des devenirs révolutionnaires, quoi qu’on en pense rétrospectivement : « La réponse est simple : 68, c'est l'intrusion du Devenir. On a voulu y voir parfois le règne de l'Imaginaire... Ce n'est absolument pas imaginaire. C'est une bouffée de réel à l'état pur. C'est le réel. C'est, tout d'un coup, le réel qui arrive. Alors les gens ne comprennent pas. Ils ne reconnaissent pas. Ils se disent : « Qu'est-ce que c'est que ça ? ». Les gens réels, enfin ! Les gens dans leur réalité ! Ça a été prodigieux ! Et qu'est-ce que c'était, les gens dans leur réalité ? Et bien: c'est le devenir... Alors, il pouvait y avoir de mauvais devenirs, tout ça... Que les historiens n'aient pas bien compris, c'est forcé ! Je crois tellement à la différence entre l'Histoire et le Devenir ! C'était un devenir révolutionnaire sans avenir de révolution. Alors, on peut toujours s'en moquer, une fois que c'est passé. C'était des phénomènes de pur devenir qui ont pris les gens. Même des devenirs animaux, même des devenirs enfants, même des devenirs femmes des hommes, des devenirs hommes de femmes, tout ça... » Un devenir multiforme comme l’onde de choc de la vision de Marseille à travers les regards désormais de l’acteur Lamine Diagne et ses musiciens, du rappeur Mike Ladd et de l’auteur Alain Damasio, tels les remuements des multiples vagues d’une marée humaine aux mille visages, toutes ces figures des devenirs en nous, par nous et hors nous, dans les pas, les traces de la poésie de Claude McKay, et par-delà…

 

Article avec ses liens vidéos dans la revue de poésie en ligne Recours au poème :

https://www.recoursaupoeme.fr/chronique-musicale-21-claude-mckay-lettres-a-un-poete-disparu-par-lamine-diagne-mike-ladd-et-alain-damasio/

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