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La table, extrait de Le poème, la table, la lueur (à la croisée d'Il y a des choses que non de Claude Ber)

La table

 

Ce sont les premiers mots de mes premiers recueils – toujours depuis la rémission par la lecture, je visais l'écriture, celle qui rende possible universel mon regard jeté sur le monde, de L'esquisse du geste où les vers libres prolongent les gestes de plénitude à La nuit souveraine où j'explore, le soir venu, la ville, guettant la clarté qui allait déchirer l'époque de son aurore – sur cette table, où sont également ouverts livres fondateurs et papier brouillon maculé de ratures. Les uns, sûrs d'eux, détenteurs d'une parole fière. L'autre se cherchant encore. Un papier jauni aux tâches d'encre bleuie. Je faisais mien l'aphorisme d'Armand Gatti : « Lorsque le serpent mue, il ignore la couleur de sa peau. »

Des grands peuplaient mes pensées - Mallarmé, Baudelaire, Hugo, Rimbaud, Cendrars, Artaud, Char... - qui tous pouvaient se targuer d'être des « alliés substantiels ». Chacun apportait sa force et sa vision. L'hermétisme pour un sens plus pur, la beauté du mal devenant un bien, la prédiction de prophète, le dérèglement du voyant, le voyage du bourlingueur, le délire et ses glossolalies, les aphorismes de vérité indéfectible. Autant de repères à croiser. Tout était là.

Leurs lignes, leurs lettres capitales s'entremêlaient pour écrire les minuscules et les majuscules de mes arabesques. Toujours mon écriture viserait la verticalité et l'éclat qui se glisse par la danse sur la page. Je prenais possession de ma poétique héritière, sans testament, comme on prend le maquis. Le maquis de l'écriture où le propos dépouillé se charge de significations plus profondes. Raréfier jusqu'à l'élémentaire, comme quand on codifiait pour tromper l'ennemi, mystère à apprendre à déchiffrer pour lancer des messages de soulèvement. Je croyais, je crois encore en l'orage qui s'annonce et fera trembler les habitudes.

 

Langue d'humilité, quand celle profonde des glorieux aînés me souffle l'invitation à la fable, dans l'interstice des bosquets anciens où se cachaient les maquisards et des cimes des grands arbres dressés comme des stèles de la Nature... Entre l'adresse du domicile familial, rue de l'Espérance, et la Sorgue drapée de tout l'imaginaire des combattants de l'ombre, je devine au moindre détour le géant protecteur qui m'initia par ses feuillets à gagner à mon tour les territoires escarpés. Toute une vie sauvage, plus abrupte, plus saine, se respire en ces lieux, où se scande, pas à pas, le poème sans cesse recommencé d'une volonté de révolte en des temps si lointains et si proches à la fois, où la disparition dans le brouillard de la moderne communication paraît le pendant du défi du rare et ramifié.

 

Sur la table en bois, superposées en feuilles éparses, les haltes d'un labyrinthe, où réécrire chacune de mes lectures, dédicaces aux aïeux et points de suspension... La quête du sens alors infléchit le sursaut de la révolte qui apporterait, enfin, la clarté souhaitée en invitation aux jours suaves, un répit salutaire pour oser le partage !

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